
Minifée
Minifée Dix-Neuf-Ans (2e partie)
2023-03-15
Le Sentier : en route vers le Refuge.
Je ne pense plus aux écouteurs que j’ai déposés sur mes oreilles, ni à l’enregistrement qui me guide à travers cette imagerie mentale. Je sais cependant qu’elle est construite de façon à me faire découvrir, au gré des saisons et de mes besoins, divers sentiers et différents types de refuges. Toute à la hâte de découvrir ce qui m’attends ici aujourd’hui, je laisse mon esprit s’immiscer dans la peau du personnage qui marche vers le refuge. C’est maintenant d’un pas rapide que je déambule, accompagnée du chant des oiseaux et du bruissement des feuilles secouées par le vent. Je ressens les mouvements de mon corps et le choc de mes pieds qui rencontrent doucement le sol à une cadence rythmée. Au tout début, les sons, le décor et les couleurs de ce lieu sont flous, puis, graduellement, tout se précise. Quand je lève les yeux, je constate que le sentier sur lequel je me suis engagée est le même que celui d’il y a trois jours (voir « Première Expérience au Refuge »). Je baisse à nouveau les yeux et, que vois-je à l’endos de mes mains? Elles sont parsemées de taches brunes et des veines proéminentes. Mes doigts sont noueux. Je les plie, et les déplie, enchantée de constater qu’ils sont tout de même souples. C’est alors que je découvre que je suis accompagnée de Minifée Adulte, celle que je croyais être, celle que j’étais la dernière fois où je suis venue ici. Minifée Adulte m’informe que je suis Minifée Âgée, une version d’elle, mais beaucoup plus sage, frôlant les quatre-vingts ans.
Minifée Âgée sur le sentier du Refuge.
Je trouve curieux, mais tout de même très intéressant, que ma conscience ait choisi de s’incarner dans cette version de moi de quatre-vingts ans, plutôt que dans cette Minifée Adulte qui me parle et qui a mon âge actuel. J’ai du mal à détourner mon regard de ce miroir de moi-même, alors qu’on me presse de le faire promptement. C’est qu’autour de nous, plusieurs petits personnages, des Minifée de différents âges, s’inquiètent de Minifée Dix-Neuf-Ans, restée seule au refuge depuis trois jours. Ti-Loup n’est manifestement plus avec elle, puisqu’il gambade avec la plus petite, qui le chevauche joyeusement. Chacune de ces petites Minifée est une version de mon enfant intérieure à différents âges. Dans cette forêt d’un vert chatoyant, l’air est chargé des odeurs à la fois lourdes et délicieuses que les chauds matins d’été transportent parfois. Curieux paradoxe, c’est pourtant au crépuscule que nous arrivons au refuge. Il me semble que le soleil a été bien pressé de se coucher aujourd’hui…
Il y a trois jours, lors de cette même méditation, nous avions découvert Minifée Dix-Neuf-Ans au milieu de meubles qui lui rappelaient de très mauvais souvenirs. Nous lui avions alors suggéré de s’en procurer de nouveaux. Nous voici maintenant de retour pour admirer ses nouvelles acquisitions. J’ai bien hâte de voir ce que cette chère Minifée Dix-Neuf-Ans aura choisi.
De toute évidence, il n’y a pas de nouvel ameublement, et le crépuscule hâtif de cette méditation pourrait bien résulter de la noirceur qui habite Minifée Dix-Neuf-Ans. Elle est dehors devant un feu de camp, et tout son corps grelotte de froid. Le sympathique chalet qui lui tenait lieu de refuge est maintenant disparu. En fait, il semble plutôt s’être transformé en un bunker glacial, construit de blocs de béton, sans ornements, et percé d’une fenestration grillagée. Ce nouveau bâtiment ressemble beaucoup plus au genre de remise délabrée et très laide qu’on retrouverait au fond d’un parc abandonné. Ce tout petit bunker n’abrite qu’une seule pièce dans laquelle sont remisés quelques pupitres anonymes. Minifée Dix-Neuf-Ans, dépressive et apeurée préfère ne pas y entrer. Elle a les mains tendues vers un feu bien insuffisant pour réchauffer la froidure qui me semble l’habiter. Cette froidure et cette noirceur sont palpables pour tous ceux qui sont présents et tout le monde se blotti contre moi, rassuré par la sage Minifée Âgée que je suis. Tout le monde sauf Minifée Dix-Neuf-Ans.

Je pose mon regard sur elle, puis je me dis : « lors de ces méditations, n’ai-je pas le pouvoir de me déplacer d’une Minifée à l’autre? Bien sûr! Je quitte donc le corps de Minifée Âgée puis je me transporte dans celui de Minifée Dix-Neuf-Ans. Je me permets d’entrer en elle, et c’est là que je saisis toute l’ampleur de sa détresse.
Au-dedans de Minifée Dix-Neuf-Ans
Je gémis à voix très basse : « Au secours! J’ai besoin d’aide ». Je constate qu’il y a plusieurs enfants qui me ressemblent et m’observent avec douceur. Ils sont rassemblés autour de deux adultes. Je reconnais Minifée Adulte : il y a trois jours, elle m’a sorti de l’oubli et offert ce refuge. Je suis toutefois attirée par celle qui est plus âgée. La vue de ce cortège m’apaise un peu. Vont-ils m’aider? Je voudrais pouvoir le crier, mais c’est d’une petite voix étouffée que je m’entends dire: « Je suis complètement brisée, et je ne peux absolument pas demeurer ici plus longtemps! Je préférerais retourner dans l’oubli! » La plus âgée me regarde, puis me lance : « Dis-moi, Minifée Dix-Neuf-Ans, que t’arrive-t-il ? » Je n’ai pas de mots pour lui exprimer ce que je vis, car je refoule mes émotions depuis tant d’années. Mais j’essaie tout de même : « Je suis traumatisée et en panique. Je suis tétanisée et incapable de m’enfuir. » Avec toute la tendresse qui l’habite, Minifée Âgée me répond : « Je sais. Tu as subi la violence d’un être qui disait pourtant t’aimer! À l’image de ce bunker, tu habites la prison de tes peurs et de tes souvenirs refoulés. » Alors je conçois, jusqu’aux racines de mon être, pourquoi le joli refuge qu’on m’avait offert et qui devait me permettre de me retrouver s’est transmuté en un affreux bunker stérile! Je m’entends articuler : « Retournez-moi dans l’oubli, sinon emmenez-moi loin d’ici, je vous en supplie! » La gentille Minifée âgée qui semble s’être rendue ici pour prendre soin de moi saisit aussitôt l’importance et l’urgence de mon besoin, car elle me prend par la main et, suivies de toutes les autres, nous quittons sur-le-champ cet endroit lugubre.
Le retour se fait dans une calèche, où je suis blottie entre Minifée Âgée dont la présence me sécurise beaucoup, et Minifée Onze-Ans, empreinte de compassion à mon égard. Je sais maintenant qui sont toutes ces personnes : des versions de moi à différents âges. Assise devant moi, celle de quinze ans s’agite. Elle est frustrée par mon apathie, et elle tente de me ranimer en me communiquant un peu de sa fougue, mais c’est peine perdue; ne suis-je pas la craintive et comateuse Minifée Dix-Neuf-Ans? J’examine Minifée Adulte, également à bord de la calèche, celle âgée de cinquante ans. Je suis surprise qu’elle ait créé tout ceci pour moi. J’aimerais la connaitre de la même façon qu’elle me connait. Je déplace ma conscience vers elle. Elle me ressent et m’accueille à l’intérieur de son esprit où nous nous retrouvons maintenant toutes les deux. Cette Minifée Adulte m’enveloppe de sa confiance, de son expérience et de sa solidité. Elle m’affirme une fois de plus qu’elle ne me quittera jamais, puis elle m’invite à passer la semaine dans son autre réalité. M’invite-t-elle dans son monde réel, hors de la méditation du refuge, celui qui sera le mien quand j’aurai son âge?
— C’est vrai ?! Je peux vraiment? lui dis-je. Ce serait incroyable! En fait, oui, ça me plairait beaucoup!
— Alors viens, ma belle Minifée Dix-Neuf-Ans, viens tout au long de cette semaine visiter ma réalité, un présage de cette vie satisfaisante que tu auras éventuellement, au-delà même des obstacles qui se dresseront devant toi, alors que tu auras quitté Isle-Maligne.
— Est-ce que je vais retourner à l’université? ajoutai-je.
— Oui ma Belle, tu y retourneras. Viens te blottir tout contre mon cœur; je vais te faire visiter ton histoire à venir, et demain tu m’accompagneras au travail.
Fondue ainsi en Minifée Adulte, je découvre une partie de mon histoire. Ce bunker stérile est à l’image de la triste vie que j’aurai à la suite de cette funeste expérience de violence conjugale vécue à Isle-Maligne. Je retournerai à Montréal et à l’université, mais pendant encore plusieurs années, je fuirai le plaisir, les contacts humains, mais surtout, je fuirai mes émotions. Je deviendrai un logiciel préprogrammé pour qui toutes les décisions sont régies par la logique. Je ne contrarierai plus personne, ni ne m’affirmerai. Par crainte de ne pouvoir y arriver, j’ignorerai le moindre de mes besoins, de mes goûts et de mes désirs. Je dénicherai même un gentil conjoint, que je serai incapable de véritablement aimer. Ce qui m’afflige le plus, c’est que pendant des années, je serai incapable d’agir autrement. J’irai même jusqu’à oublier l’origine et l’existence de ma souffrance. Toutefois, Minifée Adulte, mon moi du futur, m’assure que de cette souffrance émergera éventuellement quelque chose de fondamental et précieux.
— Merci chère Minifée Adulte, de m’expliquer, comme un bon parent aimant le ferait, qu’ensemble nous pouvons visiter, puis réécrire une partie de cette histoire tellement souffrante. Crois-tu que Ti-Loup pourra nous accompagner?
—Bien sûr, chère Minifée Dix-Neuf-Ans, si tel est ton désir!
Collée contre Minifée Âgée, je me laisse bercer par le roulis de la calèche. Minifée Adulte ne l’a pas explicitement mentionné, mais je l’entends penser que l’expérience de ce jour vers le refuge est beaucoup moins « cool » que la précédente, et qu’elle fait même un peu peur. Heureusement que Ti-Loup est là; je le trouve très réconfortant.
Épilogue par Minifée Dix-Neuf-Ans.
Moi, Minifée Dix-Neuf-Ans, j’ai passé toute une semaine avec l’adulte que je suis devenue; j’adore sa vie. Elle m’a laissé occuper la plus grande place dans son esprit — dans son « vrai monde réel » —, et non pas juste pendant la méditation du refuge! Ce fut très apaisant pour moi de constater que j’aurai accès à cette vie, même si ce ne sera qu’après avoir traversé plusieurs obstacles, la plupart du temps en lien avec ma piètre estime personnelle. Elle m’a assurée que je ne resterais pas « engluée » pour toujours dans mon identité de jeune femme battue.
Mon moi du futur possède une maison, peut-être modestement décorée, mais très accueillante, avec deux chats. Elle peut, contrairement à moi, faire tout ce qu’elle veut dans sa maison. Et encore ici, contrairement à moi, elle sait ce qu’elle veut de plus en plus souvent! J’ai trouvé très rassurant qu’elle ait acquis ce confort matériel qui contraste tellement avec ce que j’ai vécu à Isle-Maligne. Qui plus est, elle est mariée — je n’aurais jamais eu l’idée de me marier, il me semble — à un homme fantastique, et ils sont manifestement très amoureux l’un de l’autre. J’ai adoré tout ce que j’ai vu dans sa maison et dans sa vie personnelle. Elle m’a même emmené à son travail où elle est très appréciée; en outre, elle m’a laissé écrire un dossier par le biais de sa main non dominante, même si ça pouvait paraitre étrange pour sa cliente. Je me suis sentie très importante; je pense que j’ai de plus en plus besoin de cette importance pour me rétablir, pour cesser de penser que je ne suis que médiocre ou quelconque. Tout au long de cette semaine, j’ai constaté l’étendue de nos connaissances, de notre expérience de travail, sans compter les bienfaits que nous répandons chez les autres, et le bonheur que cela nous procure. Elle soutient que ma présence et toute cette démarche vers le refuge nous permettra, à elle comme à moi, de nous rétablir plus rapidement et plus profondément que nous ne l’avions fait jusqu’ici.
